RER... Le train arrive dans ma gare de banlieue. Bruit strident du freinage. Des jeunes de cité vocifèrent. Des gens essayent de passer inaperçus, en disparaissant dans un livre, un magazine ou des jeux. Tout le monde a un MP3, pour s'isoler tout en écoutant de la musique. Une bonne façon de joindre l'utile à l'agréable. Pour ma part, je m'abstrais en général dans un bouquin, version poche pour voyager léger. Dans les périodes vraiment mysanthropes, je m'enfonce une casquette sur la tronche, la visière bas sur les yeux.
Une grosse Black, complètement dépassée par deux gosses infects, renonce à ramasser (y a-t-elle seulement pensé?) les cochonneries qu'ils ont jetées à terre pendant une demi-heure en braillant. Ils ont bouffé des kilos de gâteaux et bu des litres de Coca.
Métro...Un type s'époumone dans les couloirs, peut-être pour appeler un ami. Les stations entre Strasbourg-St-Denis et gare de l'Est retentissent de cris inarticulés: une population majoritairement noire hurle, on ne sait trop pourquoi. Les touristes, effrayés, croient à une bagarre, mais ici ce n'est que la vie quotidienne. Les usagers ont l'habitude, ils ne lèvent même plus les yeux. Le quai est luisant de crachats.
Gare de l'Est. J'ai encore vu large: j'ai presque 45 minutes à tuer avant mon train. Mais bon, avec les grèves et autres imprévus, faut prévoir. Trouver un endroit pas trop sordide pour boire un coup. Quartier louche. Morceau d'ailleurs. Comment peut-il y avoir autant de monde? Des gens vont et viennent, dans je ne sais quel but. Certains me toisent, agressifs. L'agressivité devient une norme, accompagnant presque systématiquement l'individualisme. Au mieux on a droit à de l'indifférence, ce qui me convient tout-à-fait.
Je jette mon dévolu sur une brasserie bien parisienne, bien jaunâtre, comme je choisirais une payotte en Corse ou un bouchon à Lyon. Et là, dialogue surréaliste avec la femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux filasses, qui place les clients:
- Bonjour, la salle non-fumeur, s'il vous plaît?
- Alors... Elle est là-bas. Mais je ne vous conseille pas d'y aller, parce que comme elle est près du bar et que le bar est fumeur, elle est toujours enfumée. Non, vous devriez plutôt vous mettre dans la salle fumeur, mais tout là-bas, voyez? Avec un peu de chance, vous ne devriez pas avoir trop de fumée. Ah, si, la petite dame fume. Bah, elle sera pas juste à côté de vous.
Poussé par je ne sais quel démon stupide, je vais m'asseoir, en pensant très fort au 1er janvier 2008. Je sors de cet endroit vingt minutes après, délesté de 3 € 80 pour un malheureux Coca light servi par un type à peine poli, qui doit certainement se retenir en permanence de hurler que le monde entier le fait chier, et à qui j'ai tout de même laissé 20 centimes, poussé par un autre démon crétin. La femme aux cheveux blond terne me dit au revoir. Je sens la fumée.
Je traverse la rue devant des pare-chocs impatients. Dans le hall, des bandes de "jeunes", arrogants et provocateurs, toisent les militaires en patrouille, sachant très bien jusqu'où ils peuvent aller.
Le brouhaha formé par des milliers de voix est incroyable, dominé de temps à autre par les annonces trop polies de la SNCF. Mon billet est déjà composté, je vais tranquillement vers mon train. Je trouve ma place: un solo, toujours. Chouette, j'ai le fauteuil vert anis, j'adore.
Le train part. La région parisienne me pue au nez. Je suis maussade comme un jour de bruine. Mais la distance qui augmente me détend. Le bruit de roulage me berce, me fait oublier l'atroce cacophonie de tout-à-l'heure. Mon moral revient. Encore un an ou deux à venir bosser ici, et je pourrai sans doute rentrer. Mon Mac s'allume silencieusement. Ecrire un peu, ajouter quelques mots à ce livre qui ne sera peut-être jamais terminé. Lire. Penser. Philosopher, même. Et puis, au bout de ces rails, ma terre. Les miens.